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Les Fusains, une cité d'artistes historique en voie de disparition

Par Alexandre Martin · La 18e Zone · 13 mars 2026
La porte d'entrée de la cité des Fusains, rue Tourlaque
La cité des Fusains, rue Tourlaque, Paris 18e. Photo : Alexandre Martin.

Au 22 rue Tourlaque, au cœur de la butte Montmartre, une porte discrète, surplombée d'un écriteau « Les Fusains », cache les derniers vestiges d'une cité d'artistes, disparue au profit de logements privés. Un cas loin d'être isolé à Paris.

Le jeudi matin, à quelques pas du cimetière de Montmartre, la rue Tourlaque est vide. Malgré le beau temps, le silence règne dans cette allée presque dépourvue de commerces où l'on ne croise ni passant.e ni voiture. Rue typique de la capitale, les immeubles d'habitation s'enchaînent, sans retenir le regard. L'un d'eux se distingue nettement : un bâtiment plus petit, à la façade plus ancienne, habillée de volets en bois usés et une porte rouge. Au-dessus de cette dernière, on lit « Les Fusains », peint en calligraphie de style Art nouveau. Tous les volets sont fermés, la porte aussi, le choix logique serait de passer son chemin. Mais ces murs renferment en réalité ce qui était jusqu'à il y a encore quelques années un lieu de rassemblement et de résidence pour de nombreux artistes de renom : la cité des Fusains.

Aujourd'hui, y entrer nécessite une autorisation du syndicat des copropriétaires, et est presque impossible sans compter sur l'amabilité d'une habitante qui tourne la clé de la porte en sortant de la résidence : « Si vous êtes étudiant d'accord, mais essayez de faire vite », presse-t-elle. Les photos sont proscrites, pour cause, la cité est aujourd'hui une propriété privée d'une quarantaine de logements, autrefois tous des ateliers. Passé la porte, on tombe sur un parcours verdoyant jonché de pierres blanches. Sur les côtés, on retrouve surtout des tables et des chaises, sous les plantes grimpantes qui ornent les façades des anciens ateliers. Le long de ce parcours fleuri, on remarque aussi quelques statues, celle de la tête d'une femme, l'autre d'un puits, qui rappellent le passé artistique des lieux.

Une cité chargée d'histoire

La cité des Fusains apparaît il y a un peu plus d'un siècle, dans un Montmartre alors en pleine effervescence artistique. Les premiers ateliers sont construits entre 1900 et 1910 sur un terrain situé derrière la rue Tourlaque. Certaines structures proviendraient d'anciens pavillons de l'Exposition universelle de 1889, installés sur un sol autrefois utilisé pour l'extraction de gypse.

Ces ateliers lumineux et bon marché attirent rapidement des artistes. Le peintre Pierre Bonnard y installe son atelier au début du XXe siècle. Le fauviste André Derain y travaille également. Dans les années 1920, la cité accueille aussi plusieurs figures du surréalisme comme Joan Miró, Max Ernst ou le poète Paul Éluard.

Après la Seconde Guerre mondiale, les bâtiments se dégradent fortement. Craignant la disparition du site, les artistes rachètent leurs ateliers dans les années 1950 et obtiennent en 1965 son classement comme site pittoresque grâce à André Malraux, alors ministre de la Culture.

Quand les ateliers deviennent des biens immobiliers

Mais si la cité a été sauvée de la démolition, elle doit aujourd'hui faire face à une autre menace : la pression immobilière. La hausse des prix que connaît Paris depuis plusieurs décennies transforme progressivement certains lieux historiques en biens rares et convoités. Les Fusains n'échappent pas à ce phénomène. Des prix qui atteignent parfois 20 000 euros le mètre carré, un tarif exorbitant qui ne permet plus à des artistes de s'y installer. Les nouveaux propriétaires sont désormais de riches particulier.ère.s, qui, conquis.es par le calme, la singularité et le charme du lieu, l'ont transformé en résidence privée.

Ce qui était à l'origine un lieu de travail modeste, choisi pour ses loyers abordables et ses grandes verrières, est ainsi devenu un produit immobilier atypique particulièrement recherché. Cette évolution illustre un phénomène désormais bien connu dans les grandes métropoles : la gentrification. Les artistes, attiré.e.s par des quartiers encore abordables, participent souvent à leur dynamisme culturel et à leur attractivité. Mais lorsque ces quartiers deviennent prisés, la hausse des prix finit par exclure celleux qui ont contribué à les faire vivre. Aux Fusains, il ne reste aujourd'hui plus que deux artistes encore installés.

Dans les allées vertes de la cité, les quelques statues sont les derniers vestiges de l'histoire artistique qu'elle a connue, mais les verrières des ateliers devenues fenêtres de logements témoignent d'une triste réalité : la loi du marché immobilier a pris le dessus, et la cité des Fusains est devenue une copropriété résidentielle.

Un phénomène qui dépasse les Fusains

À Paris, plusieurs cités d'artistes historiques ont connu une évolution similaire, prises entre la valorisation patrimoniale et la pression immobilière. Derrière l'image d'une capitale culturelle mondiale, de nombreux lieux de création disparaissent ou se transforment en résidences privées faute de protections ou d'initiatives réellement efficaces. Les dispositifs de classement patrimonial permettent parfois de préserver les bâtiments, mais beaucoup plus rarement leur vocation artistique.

Le cas du Bateau-Lavoir, à quelques rues de là, illustre aussi cette transformation. Ce bâtiment mythique où travailla notamment Pablo Picasso au début du XXᵉ siècle est aujourd'hui surtout connu comme un symbole de l'histoire artistique de Montmartre. Reconstruit après un incendie en 1970, il est devenu davantage une vitrine patrimoniale qu'un véritable lieu de création collective comme il l'était autrefois.

Face à la crainte que la mémoire artistique de ces cités tombe dans l'oubli, d'autres modèles montrent la voie. La cité Falguière, dans le 15ᵉ arrondissement, où ont notamment travaillé Paul Gauguin, Amedeo Modigliani, ou encore Foujita, est gérée par l'association AiR Arts qui continue de favoriser les artistes et de maintenir des ateliers accessibles. Elle entend même restaurer l'Atelier 11 en un lieu dédié à la création et aux échanges interculturels. Ce type d'initiative pourrait inspirer la protection des Fusains : préserver non seulement le bâti, mais aussi la vie artistique qui lui donne sens, plutôt que de transformer ces lieux en simples résidences de luxe ou vitrines patrimoniales.

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