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Au marché Saint-Pierre, le tissu social du 18e résiste encore

Par Alexandre Martin · La 18e Zone · 13 mars 2026
Le magasin Dreyfus, marché Saint-Pierre
Le magasin Dreyfus, cœur du marché Saint-Pierre. Photo : Alexandre Martin.

À seulement quelques mètres des escaliers de la très touristique butte Montmartre, le marché Saint-Pierre, plus grand marché de textile d'Europe, s'impose comme l'un des derniers bastions de la culture populaire du 18e arrondissement. Un îlot qui résiste encore à la gentrification qui gagne les rues voisines. Mais derrière l'image pittoresque, la question de sa survie se pose de plus en plus.

Chez Dreyfus, immense magasin de textile sur sept étages — souvent désigné, à lui seul, comme le marché Saint-Pierre au détriment des enseignes voisines — le parquet centenaire craque sous les pas tandis que les voix des vendeurs se répondent, entre conseils techniques et conversations plus personnelles. Une ambiance de travail nécessaire pour Frédéric, dit Gaston, vendeur ici depuis vingt-quatre ans : « Ici, on a un espace de liberté, et ça, ça n'a pas de prix. »

Au milieu des innombrables étalages de tissus du quatrième étage, celui qui se décrit lui-même comme le « moins coincé des employés du marché Saint-Pierre » aime taquiner aussi bien ses collègues que les clients. Une relation importante pour le commerçant de 54 ans, symbolique de ce lieu mythique où l'on vient autant pour le tissu à prix abordable que pour le contact humain.

Une institution depuis les années 1920

Si le marché Saint-Pierre est à ce point un incontournable de la culture parisienne, c'est parce que son histoire s'écrit depuis plus de cent ans. Edmond Dreyfus, marchand d'origine polonaise, crée le marché Saint-Pierre en 1920 au pied de la butte Montmartre. Alors que sa famille et lui n'occupent au départ qu'une partie du rez-de-chaussée, le succès que connaissent leurs marchandises les pousse à progressivement s'étendre aux autres étages de ce qui était auparavant un immeuble d'habitation. Depuis l'ouverture de la mercerie au dernier étage, il y a quelques semaines, le magasin Dreyfus occupe désormais l'entièreté de l'immeuble, pour une surface totale de 3500 m².

Au fur et à mesure des années, plusieurs dizaines d'enseignes de textile, notamment Tissus Reine, se sont greffées à Dreyfus pour former l'îlot que l'on connaît aujourd'hui comme le marché Saint-Pierre. Ces autres établissements ne sont pas perçus comme des concurrents par les intéressé.e.s, mais comme des voisins complémentaires, participant d'un même rituel pour les client.e.s qui fait la réputation du quartier depuis des décennies. Car pour beaucoup d'habitué.e.s, ce lieu est devenu un passage obligé. « Ça doit faire vingt-cinq, trente ans que je viens acheter du tissu ici », confie une cliente, venue acheter du lin. « Je pourrais acheter sur Internet mais c'est plus convivial, ici. Et puis il faut pouvoir le toucher, le tissu ! »

Les jeunes occupent eux aussi une place importante dans les allées du marché, plus nombreux qu'on pourrait le croire. Attirés par la réputation du lieu, beaucoup viennent le découvrir pour la première fois. « Je devais faire refaire mes rideaux et j'avais toujours entendu parler d'ici, donc je me suis dit que c'était le bon moment », raconte un client d'une vingtaine d'années.

Faire face à l'inflation et à la vente en ligne

Mais derrière ce cadre presque idéal, le marché Saint-Pierre est confronté à des contraintes de plus en plus importantes. La vente en ligne pèse désormais sur les magasins spécialisés. Et malgré une présence historique et son statut de plus grand magasin de tissus d'Europe, le marché Saint-Pierre Dreyfus ne fait pas exception. L'inflation, autre grand mal actuel des commerces physiques, pèse également sur les habitudes de consommation, et la fréquentation a diminué au fil des années. « Dans les années 70 il y avait 300 employé.e.s, maintenant on est une cinquantaine. Ça veut bien dire qu'il y a moins de client.e.s », regrette Gaston.

Les transformations qui touchent le 18e et les autres arrondissements populaires de Paris sont aussi un danger pour l'enseigne et les commerces qui l'entourent. Dans un quartier qui laisse une place croissante au tourisme et où les habitant.e.s de longue date se sentent laissé.e.s de côté, les commerçant.e.s craignent de voir disparaître la clientèle locale qui faisait vivre le marché depuis des décennies. « Le quartier s'est popisé », lâche Gaston, découragé. « Surtout depuis une vingtaine d'années, j'ai constaté un sacré changement. Tout est allé si vite. Aujourd'hui j'ai l'impression qu'on touche le fond. »

Face à ces défis, le magasin doit s'adapter. Les prix du textile ont connu une hausse inéluctable, ce que déplore Eric, client d'une soixantaine d'années venu simplement pour regarder les étalages de tissus : « Vous savez, de mon temps, ça coûtait trois fois moins cher ! », avant de relativiser : « Mais bon c'est comme tout. Et puis au cœur de Paris ça reste correct. » Dreyfus a également lancé un site internet permettant la commande d'articles à récupérer en magasin, qui peine cependant à convaincre, comme en témoignent de nombreuses critiques laissées sur les plateformes d'avis en ligne.

L'histoire comme dernier rempart

Pourtant, la renommée du marché, classé monument historique de Paris, pourrait aussi être sa meilleure protection. Le magasin Dreyfus est régulièrement annoncé comme menacé de rachat depuis près de vingt-cinq ans, notamment par des projets d'hôtels ou d'investisseurs immobiliers. Des rumeurs qui reviennent cycliquement, sans jamais se concrétiser. Avec le temps, Gaston a appris à ne plus s'en inquiéter. À ses yeux, l'ancienneté du lieu lui confère une forme d'immunité : « On est une institution, une entité vivante, et c'est peut-être ce qui nous sauve. »

Car au-delà de la vente de tissus, le marché Saint-Pierre continue d'incarner un certain esprit du quartier. Habitué.e.s de longue date, étudiant.e.s à la mode, amateur.e.s de couture ou simples curieux.ses continuent de fréquenter les rayons du magasin. Un mélange de générations et de profils qui participent à maintenir l'activité du marché, malgré les transformations rapides du quartier et les difficultés auxquelles les commerces spécialisés doivent aujourd'hui faire face.

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